Incendies : quand le réchauffement climatique change la donne

Dans les années 1990, Thierry Tatoni bousculait les idées reçues, affirmant que les incendies de forêts jouent un rôle positif sur les écosystèmes méditerranéens. Trente ans plus tard, sous l’effet du réchauffement climatique, le chercheur au sein de l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie Marine et Continentale (IMBE) est amené à nuancer ses propos.

Entre 1990 et 2000, vous avez mené des recherches sur les conséquences écologiques du feu. Contre toute attente, vos conclusions ont fait valoir que les incendies entrainent des changements souvent positifs pour le milieu…

T.T. : Si le feu est souvent un drame au niveau humain, il ne l’est pas forcément sur un plan écologique. C’est particulièrement vrai pour nos maquis et nos garigues, habitués aux incendies, au point que le feu y joue un élément structurant. A condition toutefois qu’il ne soit pas trop important en surface, ni récurrent, c’est-à-dire, espacé d’au moins dix ans. Autrement dit, les écosystèmes méditerranéens sont habitués aux incendies et ont appris à se régénérer après leur passage. On constate en effet une dynamique de la végétation suite à l’ouverture du milieu occasionnée par le feu. Les années qui suivent ses ravages sont souvent synonymes de l’émergence d’une richesse écologique, les graines de plantes à fleur enfouies dans le sol disposent alors de conditions des plus favorables pour éclore et se développer. Elles peuvent profiter de plus de lumière sans être entravées par la présence des arbustes et des arbres. C’est le cas, par exemple, du thym et du romarin, que l’on trouve dans nos garigues, lesquelles ne sont rien d’autre que le résultat des incendies méditerranéens.

Vous expliquez que le recours au feu contrôlé était une pratique très courante avant les années 1950

T.T. : Malgré tout ce que l’on peut dire, nous n’avons jamais eu autant de boisements en Provence depuis le Moyen Âge. Les vielles forêts n’existent pas sur le territoire, elles ont été surexploitées et ravagées par de nombreux incendies. L’apparition de l’écosystème forestier méditerranéen est récent. Il est apparu du fait de l’intensification agricole et sous l’effet de la révolution industrielle. Les collines méditerranéennes ont alors été laissées à l’évolution d’une végétation spontanée, quand elles étaient sous le contrôle des agriculteurs et d’autres exploitants de la terre qui usaient du pastoralisme, du débroussaillement et de feux contrôlés pour assurer la régénération des sols. La végétation faisait ce qu’elle a toujours fait : elle repartait spontanément, selon son cycle naturel. Au bout de plusieurs décennies sans intervention humaine ou du feu, elle était vouée à redevenir une chaînaie naturelle. Aujourd’hui, sous l’effet du réchauffement climatique, le processus change. Les incendies sont de plus en plus nombreux, plus rapprochés dans le temps. On ne peut pas avoir d’assurance quant à la reprise et l’évolution de la végétation.

Ce qui signifie que vous remettez en cause les résultats de vos recherches ?

T.T. : Dans les années 1990, les conséquences du réchauffement climatique étaient pour ainsi dire inexistantes et on ne les prenait pas en compte. Aujourd’hui, on sait que les incendies et les fortes crues vont être de plus en plus importants. Comment vont pouvoir se régénérer les sols suite à cette présence plus fréquente ? Quelle végétation apparaîtra ? Ce sont des questions auxquelles nous n’avons pas de réponses. Mon inquiétude porte surtout sur le plan humain. Dans quelles conditions allons-nous vivre, nous qui dépendons directement de la nature ? Ce qui est certain, c’est que plus il y aura d’arbres, et particulièrement en périphérie des villes, plus on limitera les effets du réchauffement climatique.

Quelles solutions préconisez-vous ?

T.T. : Préserver les forêts péri-urbaines est indispensable. On a une telle biomasse combustible sur nos sols que les feux sont de plus en plus incontrôlables. Une forêt qui brûle n’est pas un problème si elle a emmagasiné les réserves biologiques qui permettent à la végétation de repartir. Or, avec des incendies à répétition, ces réserves biologiques n’ont pas le temps de se reconstituer. Il est donc nécessaire que nous puissions aider la végétation en contribuant à nourrir les sols grâce à la matière organique issue du compostage. Plus aucune épluchure alimentaire ou de déchets issus d’élagages ou du jardinage ne devraient être jetés. Il y aussi un aménagement du territoire qu’il faut oser remettre en question, en créant de la distance entre les forêts et les zones habitables. Par exemple, en introduisant des zones agricoles, qui feront barrage au feu, et qui seront de surcroît favorables au développement des circuits courts dans l’alimentation, ce qui est toujours intéressant dans les périodes de crise. Si on reconnaît et si l’on accepte notre vulnérabilité, on peut faire des choses très intelligentes. Dans tous les cas, la nature trouvera une parade pour s’adapter. L’enjeu est de savoir comment l’être humain, lui, s’adaptera. Parce qu’il n’a pas d’autre choix.

 » Aujourd’hui, on sait que les incendies et les fortes crues vont être de plus en plus importants. Comment vont pouvoir se régénérer les sols suite à cette présence plus fréquente ? Quelle végétation apparaîtra ? Ce sont des questions auxquelles nous n’avons pas de réponses. »

Thierry Tatoni

Photo : Incendie dans la calanque de la Mounine – Marins-pompiers de Marseille

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